La mort physique et la mort mystique

La mort physique et la mort mystique est le sujet des quatrains que j’ai choisi de vous partager aujourd’hui. C’est avec subtilité et délicatesse que Rûmî nous enseigne l’art de la mort mystique, sujet majeur de toute son oeuvre. Mourir avant de mourir pour comprendre le sens de la Vie. Il a lui-même appris de son Maître, Shams de Tabriz, l’importance de ce processus. Mourir à soi-même est l’acte le plus difficile à l’homme, et pourtant ce n’est qu’en passant par cette étape qu’il parviendra à la vie éternelle.

Tant que demeure en toi quelque chose de ton existence
Ne sois pas en repos, car l’idolâtrie demeure
Supposons que tu aies brisé les idoles de ton esprit :
Cette idole dont tu as cru ton esprit libéré pourtant demeure.

Ecoute, s’il t’est possible d’écouter :
Arriver à Lui, c’est se quitter soi-même.
Silence : là-bas, c’est le monde de la vision
Pour eux, la parole n’est que regard.

O toi qui est rendu vivant par l’âme de ce monde
Honte à toi, pourquoi es-tu vivant de la sorte ?
Ne sois pas sans amour, afin de ne pas être mort
Meurs dans l’amour, pour demeurer vivant.

Si tu obéis à tes passions et tes désirs,
Sache-le, tu mourras misérable
Si tu renonces à tout cela, tu verras clairement
Pourquoi tu es venu, et où tu t’en vas.

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Les pensées sont des pierres

« Les pensées sont des pierres, elles encombrent l’âme » nous dit Rûmî dans cet ode mystique No 146. Pour nous libérer d’elles, il nous invite à entrer dans l’ivresse de l’amour spirituel en buvant le nectar de l’Amour de Dieu et non pas de nous enivrer du vin de ce monde ! Merveilleux poème que voici :

O échanson ! Fais-nous voir notre couleur dans la pureté du vin.
Annihile-nous, pour que ces deux mondes soient délivrés de notre honte.
Que le vent de l’ivresse, par ta grâce, nous emporte
Dans les airs, afin que notre lourdeur s’allège.
Fais chevaucher l’âme sur le coursier de l’ivresse dans la voie de l’amour,
Et que pour nous cent lieues soient comme un seul pas.
Libère notre âme avec une coupe pleine de vin.
Nos yeux, nos visages, nos coeurs, sont ensanglantés,
O échanson ! Hâte-toi ! Ne vois-tu donc pas
Nos pensées boiteuses qui courent derrière toi ?
Dans la joie, les pensées sont des pierres, elles encombrent l’âme ;
Otez de ce chemin les pierres qui barrent notre route.

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La joie de l’anéantissement

Dans cet Ode  No 863, Rûmî nous invite à vivre l’expérience de l’anéantissement, du bonheur et de la joie retrouvés ! Il nous livre ô combien il importe de mettre à l’épreuve l’anéantissement ! « O Bien-Aimé ! » dit-il,  « réconcilie-moi avec l’anéantissement ! »
Ce n’est qu’après avoir fait cette expérience que l’âme retrouve toute sa paix et sa grandeur !

Le feu a dit hier en cachette à l’oreille de la fumée :
« L’aloès ne peut me supporter, pourtant il se sent heureux avec moi ;
C’est lui qui sait m’apprécier, c’est lui qui me rend des actions de grâces.
Car l’aloès a trouvé un bienfait dans son propre anéantissement.
L’aloès était tout entier fait de noeuds, de place en place,
La joie de l’anéantissement a brisé tous ses noeuds.
O mon amie amoureuse de la flamme, sois la bienvenue » !
O toi que je martyrise et que j’anéantis, ô gloire d’entre les témoins !
Vois que le ciel et la terre sont à la merci de l’existence.
Enfuis-toi vers le néant, loin de ces deux infirmes.
Chaque âme qui fuit la pauvreté et l’anéantissement,
Oh ! chose déplorable ! s’enfuit loin du bonheur et de la joie.
Personne ne triomphe avant d’être anéanti :
O Bien-Aimé ! réconcilie-moi avec l’anéantissement !
Cette sombre poussière, avant d’être totalement anéantie
Ne peut être glorifiée, ni échapper à la stagnation.
Tant que l’embryon était l’embryon, que son état de germe n’avait pas disparu,
Il n’a trouvé ni la stature du cyprès, ni la beauté du visage.
Quand le pain et les aliments sont consumés dans l’intérieur du corps,
Ils se transforment en intelligence, en âme, en objet d’envie.
Avant que la pierre noire n’ait été entièrement anéantie,
Elle n’est devenue ni or, ni argent, ni métal des monnaies.
D’abord sont l’humilité et la servitude, puis vient la couronne du Roi des rois.
Dans la prière, on se tient debout avant de pouvoir s’asseoir.
Une vie entière, ta propre existence a été mise à l’épreuve ;
Mets une fois aussi à l’épreuve l’anéantissement.
Les fastes de l’anéantissement ne sont pas non plus un leurre ;
Partout où apparaît la fumée, cela prouve l’existence du feu.
Si l’amour n’a pas de desseins sur nous, s’il n’a pas pour nous de désir,
Quelle extravagance lui a fait ravir notre coeur et notre esprit ?
L’amour est venu nous prendre par la main,
Il nous amène à chaque aube à l’école de ceux qui « accomplissent les promesses ».
Des yeux des croyants il fait couler les larmes du repentir,
Afin qu’elles lavent le coeur de la négation et de la haine.
Tu es endormi, alors que l’eau de Khezr jaillit sur toi :
Lève-toi de ton sommeil et saisis la coupe de l’éternité.
Le reste, c’est l’amour qui te le dira, en cachette de moi.
Sois comme les compagnons de la Caverne, à la fois endormis et éveillés.

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Entre dans l’intimité de Dieu

Une fois encore Rûmî nous invite à entrer dans l’intimité de Dieu pour nous souvenir de notre véritable nature. Pour nous souvenir du Roi des roi et de ses bienfaits ! Entre dans l’intimité de Dieu avant que la mort ne vienne te surprendre ! Ne reste pas distrait par les parfums de ce monde éphémère, respire le parfum de la Roseraie de l’âme ! C’est en substance ce que nous dit l’ode mystique No 869

Le tailleur du temps n’a cousu à la taille de personne
Un vêtement sans le déchirer ensuite.
Vois tous ces gens naïfs et stupides qui, en ce monde,
Donnent à Satan, en échange de la peine,
L’or qui remplissait le pan de leur tunique.
Ces fleurs bigarrées du monde qui te paraissent exquises
Tu les respires, mais elles rendent ton visage pâle.
O toi qui prends la mort dans tes bras en lui disant : »Ma vie ! »
Rester auprès d’un cadavre ne rend-il pas l’âme et le corps froids ?
Entre dans l’intimité de Dieu, car ces images démoniaques
Au moment de la mort te rendraient désespéré et seul.
Ne t’étends pas sur cette molle couche qu’est la poussière,
Car c’est un lit provisoire : crains le moment où il te sera enlevé.
Ne jette pas en vain les dés sur ce plateau du temps ;
Prends garde à l’adversaire qui est le maître du jeu.
Ne considère pas le tourbillon de poussière du corps : vois le cavalier de l’âme caché en son sein.
Cherche du regard le cavalier au milieu des poussières.
Les visages pareils à la rose proviennent nécessairement d’une roseraie.
S’il n’existait pas de jardin de roses, d’où viendraient donc les roses ?
Quand tu vois la pommette, sache qu’il existe un pommier ;
Elle n’est qu’un modèle, elle n’est pas destinée à être croquée.
Aïe l’âme noble, car si tes intentions sont ignobles
Les soldats du Roi te chasseront comme un voleur.
Garde le silence, et parle sans paroles,
Ainsi que parlent les anges au firmament azuré.

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Le polissage de l’âme et du coeur

Le polissage de l’âme et du coeur est fondamental pour nous rappeler du Bien-Aimé !
Une des quarante Règles de l’Amour de Shams de Tabriz, nous dit ceci :

Les sages-femmes savent que lorsqu’il n’y a pas de douleurs, la voie ne peut être ouverte pour le bébé et la mère ne peut donner naissance. De même, pour qu’un nouveau Soi naisse, les difficultés sont nécessaires. Comme l’argile doit subir une chaleur intense pour durcir, l’amour ne peut être perfectionné que dans la douleur.

Rûmî, lui, dans le Rubâ’yât, nous parle du polissage du coeur et de l’âme en ces termes

Sur la mer de la pureté, notre perle est devenue pierre
Sans l’Ame et le Monde, l’âme et le monde sont devenus tristes
Le chagrin pour le Bien-Aimé est le polissage de l’âme et du coeur ;
Concerve-le au secret de toi-même, car il préserve de la rouille.

O mon coeur, le moment de la guérison est venu
Respire avec allégresse, car cet instant est arrivé
Cet Ami qui apaise les peines des amis
Est venu en ce monde sous une forme humaine.

Le jeûne est la pierre de touche des riches et des pauvres.
Ne dites pas : « Comment », car c’est là le lieu sans « comment »
C’est un jour qui naquit hors du firmament
Réjouis-toi, car le jour de l’abondance est venu.

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